AGENCE NATIONALE DES
HANDICAPS :
AVANCEE QUALITATIVE OU MIROIR AUX ALOUETTES ?
Propositions
pour les missions et la structure d'une « agence nationale des handicaps », tel
est le titre du rapport dont avait la charge M. Denis PIVETEAU, maître des
requêtes au Conseil d'Etat, aux trois ministres chargés de la solidarité, de la
santé, et des personnes handicapées.
Pourquoi
un tel rapport ? Tout simplement parce qu'il s'agissait d'étudier la
faisabilité d'une idée lancée par le président de la République, le 3 décembre
2002, lors de l'intronisation du nouveau C. N.C.P.H. au cours d'un discours où
il parla de « maisons du handicap » et « d'agence » devant les représentants du
mouvement associatif, sans qu'aucun d'entre eux ne sache exactement de quoi il
retournait. Qui avait soufflé une telle idée au président de la République ?
Mystère !
Il est remarquable de
constater à cette occasion combien en France nous avons une propension à
imaginer de nouvelles structures que l'on tente ensuite de superposer aux
anciennes ou en intégrant les anciennes, tout simplement parce que l'on ne
s'est jamais donner les moyens d'améliorer les structures existantes qui ne
donnaient pas satisfaction depuis longtemps.
Pourquoi
faire simple quand on peut faire compliqué ? Telle pourrait être la morale de cette
affaire. À moins qu'à l'heure de la communication, il ne s'agisse d'offrir de
nouveaux habits à un vieil épouvantail dépassé.
Ce
n'est pas l'avis du rapporteur qui, reconnaissons le honnêtement, tente de
charpenter avec maints arguments, le nouveau dispositif envisagé.
Ainsi, il écrit en
conclusion, sous le titre « un dispositif de proximité et d'égalité, à la
croisée de la décentralisation et de la réforme de l'État » :
« La proposition de ce rapport ne consiste pas à
créer simplement une Agence, mais à articuler la création d'une Agence à celle
d'un réseau d'organismes départementaux, dotés de la personnalité morale, qui
assurent la responsabilité de l'accueil et de l'information des personnes
handicapées, de l'évaluation de leur handicap et de l'élaboration de leur
projet de compensation.
Il suppose que ces organismes locaux disposent, pour
conduire leurs missions, d'une réelle autonomie juridique et financière,
c'est-à-dire d'une grande capacité d'initiative sur les moyens. Mais il suppose, du même coup, que ces organismes
respectent un cadre très précis d'obligations de résultat, fixées
contractuellement par une Agence nationale qui agit pour le compte de l'Etat.
L'Agence
aurait également pour rôle de garantir la compétence des équipes locales en
leur apportant un appui technique et administratif, et d'assurer le contrôle de
la légalité des décisions prises.
Elle pourrait
se voir attribuer des missions complémentaires, dans le domaine de la
certification des aides techniques, de la formation des aides humaines ou de
l'animation de programmes de recherche.
L'ensemble
formé par l'Agence nationale et les " Maisons départementales " peut ainsi faire progresser la qualité de la prise en
charge des personnes handicapées, en augmentant à la fois - car les
deux dimensions ne sont pas incompatibles - la
proximité de cette prise en charge, et l'égalité de traitement sur tout le
territoire. En d'autres termes, l'Agence peut, dans un tel
schéma, accompagner efficacement une plus
grande décentralisation de l'action publique, et une réforme des modes
d'intervention de l'Etat dans un sens de responsabilisation
contractuelle sur objectifs.
Une Agence
ne se justifie pleinement que si le système est substantiellement transformé :
voilà l'enjeu. Mais du même coup, l'Agence serait un garantie capitale pour le
succès de l'entreprise. »
Pour
autant, en énumérant les « missions » possibles au niveau local en direction
des personnes handicapées, le rapporteur définit très exactement les missions
dévolues aujourd'hui aux COTOREP, complétées par les S.V.A.. : accueil et informations, évaluation du handicap
et des besoins à la base de l'instruction du dossier, décision d'ouverture de
droits ou d'orientation, aide au
financement (via les S. V. A.), accompagnement et médiation -- accompli en
partie et sur certains aspects par les S. V. A., mais qui a toujours été le
maillon faible de la conception même des COTOREP dès l'origine.
D'ailleurs,
sur la base de ses cinq missions, le rapporteur envisage quatre schémas :
--
le schéma du « renforcement sans transformation », pour lequel, selon le
conseiller lui-même, « il n'y aurait aucune nécessité de créer, pour assurer
l'animation et la coordination de ces structures, une personne morale nouvelle
au niveau central ».
--
le schéma de « décentralisation de l'instruction et de la décision », schéma
qu'il abandonne très vite car dans la mesure où le département prendrait en
charge l'ensemble des questions liées aux handicaps, on voit mal l'utilité
d'une agence nationale, contradictoire au principe de décentralisation.
--
le schéma de « centralisation de l'information et de l'instruction », schéma
lui aussi abandonné très vite car difficilement compatible avec le
rassemblement de multiples acteurs dans un contexte décentralisé.
--
le schéma de « création de maisons départementales », sous la forme juridique
de groupement d'intérêt publics locaux, schéma qui a sa préférence et qui fait
l'objet de ce rapport.
Que
propose le conseiller ?
« Dans ce scénario, les missions de service à la
personne précédemment décrites (accueil, information,
évaluation, proposition de projet personnel) seraient assurées par des " Maisons départementales
", dotées de la personnalité morale, coordonnées et suivies dans leurs
résultats par une " agence " nationale.
Ces "
Maisons départementales " auraient statut de groupement d'intérêt public
(à l'image des actuelles Agences régionales de l'hospitalisation) afin d'offrir
de la souplesse dans la mise à disposition de moyens, et d'ouvrir largement
l'engagement contractuel de participant publics et privés.
On pourrait imaginer, pour fixer les idées, que le " GIP-Maison
départementale " comporte un " noyau dur " de personnes
systématiquement présentes dans tous les départements : représentants de l'Etat
(DDASS, DDTEFP, Rectorat, Défense …), du Département, des municipalités (CCAS),
des organismes de sécurité sociale, des associations de personnes handicapées …
et un " périmètre modulable " d'autres partenaires, en fonctions des
réalités locales.
…
Il n'est pas indispensable que les représentants de l'Etat
disposent d'une majorité de décision au sein du conseil d'administration de ces
structures locales. En effet, la garantie de l'Etat
ne doit pas, dans notre esprit, s'exprimer par un direction de chaque structure
locale prise isolément, mais par un contrôle de la performance d'ensemble du
réseau, par le biais d'une Agence nationale qui - elle - doit être clairement
identifiée comme un organisme d'Etat.
…
Ces "
GIP-Maison départementale " auraient également vocation à organiser
matériellement (si elle est maintenue sous sa forme actuelle) la "
Coordination des financeurs " pour les prestations extra-légales. Il
s'agirait d'assurer les tâches de secrétariat, sans intervenir dans le
financement lui-même.
…
En revanche, le GIP-Maison départementale n'aurait
certainement pas vocation à prendre les " décisions " proprement
dites : décisions de reconnaissance d'une incapacité,
décision d'ouverture de droits, décision d'orientation …
La Maison départementale doit instruire le dossier, c'est à dire le préparer
sur un plan administratif et technique, et formuler une proposition qui tienne
compte des attentes de la personne handicapée. Mais elle n'a pas à franchir le
pas de la décision créatrice de droits.
Plus exactement, il n'est pas concevable qu'elle décide en sa qualité de
personne morale propre : les décisions d'ouverture de droit ou d'orientation ne
peuvent pas être prises " au nom " de la Maison départementale.
En revanche, la participation exacte des services ou du directeur de la Maison
départementale au processus de décision peut être pensée de plusieurs façons :
- on peut imaginer, et c'est le système le plus simple, qu'elle ne prenne
strictement aucune part à la décision : le dossier de préconisation est
simplement transmis au représentant de l'Etat ou au président du Conseil
général, qui statue.
- on peut imaginer qu'elle en fasse davantage, c'est-à-dire qu'elle assure
aussi le secrétariat et le suivi administratif de la décision (organisation de
réunions si les décisions restent collégiales, convocations éventuelles,
notification, réponses au questions).
- on peut enfin, et tout au plus, imaginer que son directeur ou son Conseil
d'administration prennent certaines décisions : mais ils agiraient alors "
au nom " de l'Etat ou " au nom " du Département.
La dominante générale de ce scénario est, on l'a compris,
que le GIP-Maison départementale soit un lieu de prise en charge cohérente du
suivi administratif de chaque personne, dans
toutes les phases d'accueil, d'information, d'évaluation, d'élaboration d'une
proposition d'aide ou d'orientation ».
On
comprend dès lors que le conseiller ajoute « c'est seulement dans cette
hypothèse de création de maisons départementales autonomes que se justifie la
création d'une « agence » tête de réseau ».
Cette
agence aurait une fonction d'appui en fournissant les outils techniques d'évaluation
des handicaps et des besoins de compensation, en garantissant la formation et
l'entretien des compétences des équipes locales, en fixant les règles de bonnes
procédures administratives, en répondant aux difficultés particulières que
peuvent rencontrer des équipes locales.
Cette
agence aurait une fonction de validation en labellisant les équipes techniques
locales, et en désignant le responsable de la maison départementale.
Cette
agence serait garante de la qualité du service rendu mais aussi du fonctionnement
en « réseau ».
Ce
schéma apporterait certainement une meilleure coordination administrative mais
n'améliorerait pas nécessairement, alors que ceci est finalement le plus
important, la qualité de l'évaluation et de l'orientation proposée aux
personnes handicapées.
En
outre, il conduirait à un investissement important qui, dans le cadre des choix
budgétaires actuels, se ferait à l'évidence au détriment du renforcement des
moyens humains et techniques propres à améliorer l'évaluation et l'orientation.
Par
ailleurs, il conduirait à créer à côté du secrétariat d'Etat, du ministère du
travail, de la direction générale de l'action sociale, le la direction générale
de l'emploi et de la formation professionnelle, du C.N.C.P. H., et du conseil
supérieur pour le reclassement professionnel des personnes handicapées, une
nouvelle structure nationale coiffant des structures départementales, ce qui
présente non seulement un caractère superfétatoire sans pour autant offrir avec
certitude la garantie d'un meilleur fonctionnement en ces temps de disette
budgétaire, mais aussi un caractère discriminatoire en voulant traiter de
manière spécifique une population que l'on voudrait homogène, et qui
précisément, ne l'est pas par nature. Sans même parler des obstacles
environnementaux à l'origine des situations de handicaps !
Aussi,
et contrairement au conseiller, c'est le schéma du « renforcement sans
transformation » qui a notre préférence.
Pour le conseiller, « Ce scénario de base n'est pas, à
proprement parler, un scénario de statu quo. Il peut consister, par exemple, à
ce que les CDES, les COTOREP et les SIVA fusionnent en une structure unique,
qui serait organisée par fonctions, au lieu de l'être par catégories d'âge.
Mais cette réorganisation se ferait à l'intérieur du
paradigme juridique actuel, sans modification fondamentale : l'accueil,
l'instruction, l'orientation resteraient le fait de " commissions "
collégiales, dépourvues de personnalité morale, prenant comme aujourd'hui leurs
décisions au nom de l'Etat (ou du président du Conseil général, s'il y a
décentralisation des compétences de décision).
Dans ce scénario, la " Maison
" départementale est un lieu, un concept de coordination, mais pas une
personne autonome dotée d'une administration et d'un budget propre.
Si cette
option devait être retenue, il n'y aurait aucune nécessité de créer, pour
assurer l'animation et la coordination de ces structures, une personne morale
nouvelle au niveau central. La formule
la plus adéquate consisterait à installer, non pas une " agence ",
mais une " mission d'appui " interministérielle (Santé et handicap -
Travail emploi - Education nationale), qui développerait et élargirait les
compétences de l'actuelle " Mission d'appui aux COTOREP ".
Une telle création relève
du pouvoir réglementaire, décret ou même simple arrêté interministériel. »
À
ceci près que nous proposons de donner aux commissions collégiales un simple
caractère d'appel -- tout en conservant la possibilité pour la personne d'aller
en contentieux auprès de la commission départementale, voire du tribunal de la
sécurité sociale --, la fusion des équipes techniques des COTOREP et des sites
pour la vie autonome, à condition qu'elles soient renforcées en nombre de
professionnels et en termes de moyens techniques, devant être à même dans un
dialogue de qualité avec la personne handicapée -- en compagnie de la famille
si besoin est -- de procéder à une évaluation et une orientation conforme aux
potentialités et aux souhaits de la personne.
En
effet, l'obligation actuelle de réunir chaque semaine la COTOREP sans jamais ou
quasiment parvenir au quorum légal alourdit considérablement l'instruction du
dossier d'autant que les personnes ne sont jamais ou quasiment convoquées, la
décision se prenant sur dossier présenté par le médecin, interdisant aux
participants et en particulier aux associations de défendre concrètement les
intérêts éventuels de la personne. En finir avec l' hypocrisie de la
représentation des personnes via les associations dans ce cadre constituerait
un progrès indéniable !
Une
agence nationale et des maisons départementales ? Pourquoi faire ?
Nouvelles
structures ou « renforcement sans transformation » de l'existant nécessite une
amélioration sensible des moyens financiers pour améliorer la qualité de
l'évaluation et de l'orientation des personnes handicapées.
Encore
une augmentation de dépenses dira le ministre des finances ? Non, un
investissement ! Car sans évaluation de qualité il ne peut y avoir d'orientation
positive, et partant, des difficultés accrues pour la personne et parallèlement
un coût financier peu productif pour la société.
Et à
l'heure où le gouvernement vient de procéder au gel budgétaire des crédits
affectés aux plans départementaux pour l'intégration des travailleurs
handicapés, on ne peut qu' être sceptique devant le projet d'agence nationale
et de maisons départementales, d'autant que, comme le rappelle le conseiller,
« il suppose que ces organismes locaux disposent, pour conduire leur
missions, d'une réelle autonomie juridique et financière, c'est-à-dire d'une
grande capacité d'initiative sur les moyens ».
A la
lumière du récent rapport de la Cour des Comptes soulignant les insuffisances
chroniques de financement des mesures prises depuis près de trente ans, on ne
peut qu’être circonspect.
Avancée
qualitative ou miroir aux alouettes ? Chacun jugera !
Vincent Assante
Président de l’ANPIHM